Les vaches
« Une vache qui mâche, c’est beau », a chanté Charles Trenet. Parfois, devant une structure de pions bien équilibrée, régalé par l’harmonie qui se dégage de l’échiquier, j’éprouve le même bonheur placide qu’une Prim’Holstein devant un pré fleuri.

« Vaca », la vache, a aussi servi a forger le mot « vacances ». On vaque, distraitement, dans un beau paysage, slurp, une sauge, glup, une marguerite. Et on jette un œil magnifique sur une péniche qui passe. Les vacances, avant la grande boucherie de la rentrée.
Ce jour, assis à la table de pique-nique, coincée entre les platanes qui ombragent le canal latéral à la Garonne et la salle de jeu de Fourques, je me sentais en vacances, rempli d’un bonheur bovin. Les parties allaient débuter, et je me retrouverai bientôt devant un échiquier fleuri de pions et de pièces protégeant un Roi plus débonnaire qu’un jardinier. Le bonheur.
Les parties
C’eravamo tanto amati (Nous nous sommes tant aimés), ce film splendide d’Ettore Scola célèbre l’amour de la vie, et déplore l’abandon de la jeunesse par les traîtres que sont les vieux.
L’Ouverture Anglaise (1.c4) et moi, nous nous sommes tant aimés. Comme dans le film de Scola, je trahis de plus en plus souvent mon amour de jeunesse, et je joue 1.e4.
‒ Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, la Partie Espagnole, elle est plus jeune, hein ? me sussure parfois à l’oreille, avec la voix de Stefania Sandrelli, le fantôme de mon ouverture abandonnée, après mon premier coup.
‒ Ne dis pas de bêtise, poussin-chou, je réplique, avec le même rictus mauvais que Vittorio Gassman. On la jouait déjà au temps de Philippe II.
‒ Alors Monsieur veut du changement, c’est tout, hein ? Le gars en face a joué 1…c5, et tu es déjà perdu.
‒ Ne m’abandonne pas, Mildred, je réponds, avec la voix étranglée de Nino Manfredi dans le même film. Je dois jouer quoi ?
Donc, pour faire court, à la ronde 1, 1.e4 n’a pas marché. Je suis revenu à 1.c4 pour le reste du tournoi.
Pendant ce temps, Maxime, avec les Blancs, gagnait contre une Sicilienne, malgré un Cavalier mal placé. Emma, plus constante que moi dans ses choix d’ouvertures, a gagné aussi après avoir donné la Tour pour deux pièces. Et victoire aussi pour Wesley, sans aucun mérite, puisqu’il a joué avec une pendule en panne, qui lui a accordé le même temps de jeu au début qu’à la fin. Le président, comme Saturne, se rit des choses du temps.
À la ronde 2, François a obtenu une belle nulle contre un gros Elo, en mettant son Roi à l’abri contre le pion passé adverse, tout en jetant son pion passé à lui dans une colonne oubliée. Léo, lui, a gagné au temps dans une finale de Rois et de pions. Quant à notre ami Tristan Roselle, ancien Créonnais, il a joué un bon vieux Système de Londres bien solide. Victoire !
À la ronde 3, Samuel a persisté dans la Défense Française, d’abord la Tarrasch, puis la Variante d’Avance. Ulysse a gagné avec les Noirs, grâce à la Caro-Kann, bien-sûr. Et Frédéric ― un Créonnais à l’arbitrage ! ― a pu renvoyer tous les joueurs sous les platanes du canal latéral à l’issue de cette ronde qui clôturait la matinée.
À la ronde 4, Eliote rejoignait le tournoi, qu’il avait déserté le matin pour disputer sa compétition de judo. Ainsi, après avoir gagné le droit d’arborer une ceinture bleue à son kimono, notre futur Carlsen a persisté dans la victoire, et terrassé la Défense Française de son adversaire. Pendant ce temps, Faustin, embarqué dans une Partie Viennoise haletante avec des roques opposés, triomphait lui aussi. Maxime et Fabrice, eux, s’affrontaient dans une belle partie d’attaque, où Maxime avait sacrifié ses pions du centre pour un peu d’activité. Victoire de notre jeune champion contre notre trésorier, malgré un Roi dans les courants d’air.
À la ronde 5, Léo a obtenu la nulle par un échec perpétuel. Ulysse n’a pu rééditer son exploit de la ronde précédente, une victoire contre un 1700 Elo. Ce 1700 Elo avait avalé du lait de tigresse au petit déjeuner. Et Fabrice, avec les Noirs, a transposé sa Sicilienne sur une Défense Hollandaise, où il avait un bel avantage matériel. Hélas ! Il s’est laissé prendre au piège du mat du couloir !
À la ronde 6, je jouais contre Ulysse, Fabrice jouait contre Eliote.
Ulysse, comme Fabrice, avait deux pions passés liés inarrêtables. J’ai perdu, mais Eliote, dopé par sa ceinture bleue du matin, a réussi, je ne sais comment, à abattre les pions du trésorier.
Signalons que Wesley, anéanti par son adversaire, tenait, hagard, deux minutes après sa défaite, un discours incohérent sur la littérature italienne des années 50. Notre président est faillible, les futurs Carlsen.
La ronde 7 fut la ronde des exploits. Ulysse terrassa le très fort joueur qui venait de battre Wesley, et Samuel était victorieux contre Fabrice !
Bilan
Samuel, 1er des petits poussins !
Ulysse, 1er des poussins !
Maxime, Luther, Faustin : un super tournoi avec 5 points sur 7.
Léo, Wesley, Ulysse : un très beau tournoi avec 4,5 points.
Et, pour tous les autres, le souvenir d’au moins une très jolie partie et d’un chouette dimanche de printemps, sous les platanes, avec les copains.
À bientôt, les Futurs Carlsen ! Mangez des pâtes !
Jean-Michel Labourdique
4ème Rapide de l’Échiquier Marmandais, à Forques-sur-Garonnes, le dimanche 14 juin 2026.





