Les Créonnais au Championnat de Bordeaux 2026
Comme chaque année, vers le jeudi de L’Ascension, de vaillants Créonnais se rendent au tournoi de Bordeaux où, durant quatre jours, dans le cadre du restaurant d’entreprise de la gare Saint-Jean, une très jolie compétition se déroule en 7 rondes. L’accueil est toujours merveilleux, le café toujours bon, l’adversaire toujours chaleureux.
Première journée
Bravo les cheminots !
Dans ce quartier pas encore totalement rebâti, la friche côtoie la fibre. Le béton d’Euratlantique effleure les citernes historiques qui abreuvèrent les locomotives de Napoléon III. Et le joueur se dit : Pourquoi ne pas mêler aux enseignements hypermodernes de Wesley, dans mes tactiques, une pépite oubliée de l’ancien temps, un gambit Evans, un contre-gambit Albin, un vieux machin indestructible comme une Deux-Chevaux ?
J’ai donc joué, sur la Nimzo-Indienne, la variante Sämisch. Je ne crois pas que Friedrich Sämisch (1896-1975) aurait apprécié les variantes que j’ai apportées à sa variante. Pendant ce temps, Samuel, distingué par les kilogrammes de fraises qu’il avait généreusement distribués autour de lui pour fêter son anniversaire, signait une belle performance.
Après la partie de l’après-midi, je ramenai Luther chez lui dans ma petite Citroën. Que dire de cette ronde ? Je ne savais pas. Mon passager non plus, alors nous n’avons rien dit.
Élisée Reclus, au XIXème siècle, fut un des pères fondateurs de la géographie moderne et, peut être sans le savoir, un véritable écrivain, surtout quand il parle des fleuves. Il écrit, à propos d’un cours d’eau encore ignoré par l’Industrie : « Dans les environs, il n’existe heureusement qu’un seul chercheur de pépites, vieux géologue qui montre avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une boîte en carton : c’est là tout le fruit de ses longues recherches ».
J’ai l’impression de ressembler à ce chercheur d’or, moi, vieux chercheur de victoires qui montre avec orgueil quelques feuilles de parties contenues dans une boîte en fer-blanc, moi, avec mes deux défaites d’aujourd’hui en bandoulière. Mais ce n’est pas là tout le fruit de mes tournois. L’essentiel est ailleurs et, comme disait le Petit Prince, invisible pour les yeux.
Deuxième journée
Pépée
Pépée était la chimpanzé apprivoisée du chanteur Léo Ferré. Chaque soir, Pépée, une bougie dans une main, une tisane de verveine dans l’autre, regagnait sa chambre à l’étage.
Rapidement, Pépée monta dans la hiérarchie domestique. Elle s’empara de la maison entière jusqu’à se permettre de casser la figure à tous ses rivaux dans le cœur du chanteur, c’est à dire à peu près tout le monde.
Parfois, sur l’échiquier, on assiste à la naissance de Pépées, des pièces légères inattendues dans des cases fortes, inexpugnables, et qui empoisonnent l’existence de tout leur entourage. L’exemple le plus célèbre est le fameux Cavalier-pieuvre que Kasparov parachuta un jour au coeur du camp de Karpov. Le rêve de tout joueur d’échecs, au delà de la victoire, est de réussir un jour un tel parachutage.
C’est l’arrivée de ce Cavalier-pieuvre en e4 que Quentin, l’après-midi, a essayé d’éviter. Quentin raconte :
« Après le début Reti, j’ai joué symétrique pendant longtemps. J’étais très fatigué de ma partie du matin, alors j’ai compliqué la situation jusqu’à ce qu’il se trompe ».
C’est ce qui différencie un bon joueur comme Quentin d’un joueur comme moi, qui aurait simplifié la position uniquement par paresse.
Pendant ce temps, Luther, sur la défensive, arrachait une nulle inespérée. Bravo !
Troisième journée
Waterloo, morne plaine
En 1862, Victor Hugo, 47 ans après la bataille, visite Waterloo. Il écrit : « S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé. Un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l’écroulement d’un monde. « En effet, la bataille n’a pu commencer qu’à onze heures et demie. La terre était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l’artillerie pût manœuvrer. Ce délai a donné à l’armée prussienne le temps de secourir l’armée anglaise.
Les échecs, ce jeu terrible, reproduisent les batailles d’autrefois. Comme Napoléon, le joueur échafaude les plans les plus minutieux. Mais comme en juin 1815 en Belgique, un retard imprévisible peut anéantir toute la préparation.
C’est ce qui s’est passé pendant ma partie du matin. Mon beau plan, bâti pour que mon adversaire reste avec un mauvais Fou et moi un bon, s’est écroulé. Comme à Waterloo, il était trop tard pour engager le combat. Match nul.
Match nul aussi, méritoire, pour Luther qui, avec une pièce de moins, a réussi un échec perpétuel. Match nul aussi pour Wesley, sans rien qui le justifie, mais un chef n’a pas à se justifier.
Félicitons Louis qui arracha le gain grâce à un très beau jeu de pions en finale.
Quatrième journée
Les racines du ciel
Il y a très très très longtemps, quand j’étais très très très jeune, sur une montagne très très très haute, par une nuit très très très noire, je partageais un bivouac très inconfortable avec des copains, qui, comme moi, attendaient le jour.
C’était avant les portables. Chacun, pour tuer le temps, y allait de son récit.
Une alpiniste nous raconta par le détail « Les Racines du Ciel » de Romain Gary. Dans un camp de prisonniers, où tout espoir paraît vain, un gars dit à ses camarades : « Confiance, les amis ! On est invulnérables ! On est des éléphants ! » Et ça marche.
En ce dimanche, après ma série de défaites, j’ai repensé à cette fille amatrice de littérature. Je me suis dit, face à un adolescent certainement bouillant d’inventivité, que j’étais un éléphant et qu’il fallait affronter le destin comme Gary l’affronta, avec une âme de Romain. Auprès de moi, il y avait Arthur, du club Caissa Bordeaux,Samuel, de Créon, Pierre, de l’Échiquier Tressois et Jacques, du club Cheval Bayard. Courage les gars, on est des éléphants !
Après ma partie, j’ai fait ce que font la plupart des perdants, je me suis dirigé vers le bar.
‒ Rends-toi à l’évidence, Jean-Michel, tu n’es pas un éléphant, m’a soufflé Wesley, en agitant ses oreilles, ce qu’il fait toujours quand il suspecte un rival de vouloir lui carotter le commandement de la harde.
‒ Qu’est-ce qui fait un éléphant, Wesley ? Lui ai-je demandé.
‒ Les oreilles avec lesquelles un président entend tout. La mémoire, qui lui permet de se souvenir de ce qu’il a entendu. Et, bien sûr, un nez préhensile.
Wesley a délicatement arraché quelques feuilles de ronces, sur le toit de la cantine, d’un coup de trompe, pendant que je croquai dans mon jambon-beurre.
‒ Et c’est tout, Wesley ?
‒ Non, ce qui fait la valeur d’un éléphant, c’est avant tout la paire de défenses. Moi, c’est la Pirc et la Petrov. Hahahaha.
Bilan
Wesley est le vainqueur, superbe et sympa, du Tournoi de Bordeaux, avec 6 points sur 7, devant des concurrents aux très gros Elo !
Louis termine quatrième avec 5,5 points, à une marche du podium !
Quentin et Luther avec 4 points, ainsi que Samuel avec 3 points, ont été les auteurs de très belles parties !
Un beau moment de sport et d’amitié !
Jean-Michel Labourdique
56e Championnat de Bordeaux – Du 14 au 17 mai 2026
Classement ‒ Grille américaine