Archives de
Tag: Tournois

Toutes les informations et articles concernant les Tournois d’échecs organisés par l’Échiquier Club Créonnais.

Les vaches

Les vaches

« Une vache qui mâche, c’est beau », a chanté Charles Trenet. Parfois, devant une structure de pions bien équilibrée, régalé par l’harmonie qui se dégage de l’échiquier, j’éprouve le même bonheur placide qu’une Prim’Holstein devant un pré fleuri.

Vaches dans un pré.

« Vaca », la vache, a aussi servi a forger le mot « vacances ». On vaque, distraitement, dans un beau paysage, slurp, une sauge, glup, une marguerite. Et on jette un œil magnifique sur une péniche qui passe. Les vacances, avant la grande boucherie de la rentrée.

Ce jour, assis à la table de pique-nique, coincée entre les platanes qui ombragent le canal latéral à la Garonne et la salle de jeu de Fourques, je me sentais en vacances, rempli d’un bonheur bovin. Les parties allaient débuter, et je me retrouverai bientôt devant un échiquier fleuri de pions et de pièces protégeant un Roi plus débonnaire qu’un jardinier. Le bonheur.

Les parties

C’eravamo tanto amati (Nous nous sommes tant aimés), ce film splendide d’Ettore Scola célèbre l’amour de la vie, et déplore l’abandon de la jeunesse par les traîtres que sont les vieux.

L’Ouverture Anglaise (1.c4) et moi, nous nous sommes tant aimés. Comme dans le film de Scola, je trahis de plus en plus souvent mon amour de jeunesse, et je joue 1.e4.
‒ Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, la Partie Espagnole, elle est plus jeune, hein ? me sussure parfois à l’oreille, avec la voix de Stefania Sandrelli, le fantôme de mon ouverture abandonnée, après mon premier coup.
‒ Ne dis pas de bêtise, poussin-chou, je réplique, avec le même rictus mauvais que Vittorio Gassman. On la jouait déjà au temps de Philippe II.
‒ Alors Monsieur veut du changement, c’est tout, hein ? Le gars en face a joué 1…c5, et tu es déjà perdu.
‒ Ne m’abandonne pas, Mildred, je réponds, avec la voix étranglée de Nino Manfredi dans le même film. Je dois jouer quoi ?
Donc, pour faire court, à la ronde 1, 1.e4 n’a pas marché. Je suis revenu à 1.c4 pour le reste du tournoi.

Pendant ce temps, Maxime, avec les Blancs, gagnait contre une Sicilienne, malgré un Cavalier mal placé. Emma, plus constante que moi dans ses choix d’ouvertures, a gagné aussi après avoir donné la Tour pour deux pièces. Et victoire aussi pour Wesley, sans aucun mérite, puisqu’il a joué avec une pendule en panne, qui lui a accordé le même temps de jeu au début qu’à la fin. Le président, comme Saturne, se rit des choses du temps.

À la ronde 2, François a obtenu une belle nulle contre un gros Elo, en mettant son Roi à l’abri contre le pion passé adverse, tout en jetant son pion passé à lui dans une colonne oubliée. Léo, lui, a gagné au temps dans une finale de Rois et de pions. Quant à notre ami Tristan Roselle, ancien Créonnais, il a joué un bon vieux Système de Londres bien solide. Victoire !

À la ronde 3, Samuel a persisté dans la Défense Française, d’abord la Tarrasch, puis la Variante d’Avance. Ulysse a gagné avec les Noirs, grâce à la Caro-Kann, bien-sûr. Et Frédéric ― un Créonnais à l’arbitrage ! ― a pu renvoyer tous les joueurs sous les platanes du canal latéral à l’issue de cette ronde qui clôturait la matinée.

À la ronde 4, Eliote rejoignait le tournoi, qu’il avait déserté le matin pour disputer sa compétition de judo. Ainsi, après avoir gagné le droit d’arborer une ceinture bleue à son kimono, notre futur Carlsen a persisté dans la victoire, et terrassé la Défense Française de son adversaire. Pendant ce temps, Faustin, embarqué dans une Partie Viennoise haletante avec des roques opposés, triomphait lui aussi. Maxime et Fabrice, eux, s’affrontaient dans une belle partie d’attaque, où Maxime avait sacrifié ses pions du centre pour un peu d’activité. Victoire de notre jeune champion contre notre trésorier, malgré un Roi dans les courants d’air.

À la ronde 5, Léo a obtenu la nulle par un échec perpétuel. Ulysse n’a pu rééditer son exploit de la ronde précédente, une victoire contre un 1700 Elo. Ce 1700 Elo avait avalé du lait de tigresse au petit déjeuner. Et Fabrice, avec les Noirs, a transposé sa Sicilienne sur une Défense Hollandaise, où il avait un bel avantage matériel. Hélas ! Il s’est laissé prendre au piège du mat du couloir !

À la ronde 6, je jouais contre Ulysse, Fabrice jouait contre Eliote.
Ulysse, comme Fabrice, avait deux pions passés liés inarrêtables. J’ai perdu, mais Eliote, dopé par sa ceinture bleue du matin, a réussi, je ne sais comment, à abattre les pions du trésorier.
Signalons que Wesley, anéanti par son adversaire, tenait, hagard, deux minutes après sa défaite, un discours incohérent sur la littérature italienne des années 50. Notre président est faillible, les futurs Carlsen.

La ronde 7 fut la ronde des exploits. Ulysse terrassa le très fort joueur qui venait de battre Wesley, et Samuel était victorieux contre Fabrice !

Bilan

Samuel, 1er des petits poussins !
Ulysse, 1er des poussins !
Maxime, Luther, Faustin : un super tournoi avec 5 points sur 7.
Léo, Wesley, Ulysse : un très beau tournoi avec 4,5 points.
Et, pour tous les autres, le souvenir d’au moins une très jolie partie et d’un chouette dimanche de printemps, sous les platanes, avec les copains.

À bientôt, les Futurs Carlsen ! Mangez des pâtes !

Jean-Michel Labourdique


4ème Rapide de l’Échiquier Marmandais, à Forques-sur-Garonnes, le dimanche 14 juin 2026.

Fiche du tournoi

Classement des joueurs


Les Créonnais au Championnat de Bordeaux 2026

Les Créonnais au Championnat de Bordeaux 2026

Comme chaque année, vers le jeudi de L’Ascension, de vaillants Créonnais se rendent au tournoi de Bordeaux où, durant quatre jours, dans le cadre du restaurant d’entreprise de la gare Saint-Jean, une très jolie compétition se déroule en 7 rondes. L’accueil est toujours merveilleux, le café toujours bon, l’adversaire toujours chaleureux.

Première journée

Bravo les cheminots !

Dans ce quartier pas encore totalement rebâti, la friche côtoie la fibre. Le béton d’Euratlantique effleure les citernes historiques qui abreuvèrent les locomotives de Napoléon III. Et le joueur se dit : Pourquoi ne pas mêler aux enseignements hypermodernes de Wesley, dans mes tactiques, une pépite oubliée de l’ancien temps, un gambit Evans, un contre-gambit Albin, un vieux machin indestructible comme une Deux-Chevaux ?

J’ai donc joué, sur la Nimzo-Indienne, la variante Sämisch. Je ne crois pas que Friedrich Sämisch (1896-1975) aurait apprécié les variantes que j’ai apportées à sa variante. Pendant ce temps, Samuel, distingué par les kilogrammes de fraises qu’il avait généreusement distribués autour de lui pour fêter son anniversaire, signait une belle performance.

Après la partie de l’après-midi, je ramenai Luther chez lui dans ma petite Citroën. Que dire de cette ronde ? Je ne savais pas. Mon passager non plus, alors nous n’avons rien dit.

Élisée Reclus, au XIXème siècle, fut un des pères fondateurs de la géographie moderne et, peut être sans le savoir, un véritable écrivain, surtout quand il parle des fleuves. Il écrit, à propos d’un cours d’eau encore ignoré par l’Industrie : « Dans les environs, il n’existe heureusement qu’un seul chercheur de pépites, vieux géologue qui montre avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une boîte en carton : c’est là tout le fruit de ses longues recherches ».

J’ai l’impression de ressembler à ce chercheur d’or, moi, vieux chercheur de victoires qui montre avec orgueil quelques feuilles de parties contenues dans une boîte en fer-blanc, moi, avec mes deux défaites d’aujourd’hui en bandoulière. Mais ce n’est pas là tout le fruit de mes tournois. L’essentiel est ailleurs et, comme disait le Petit Prince, invisible pour les yeux.

Deuxième journée

Pépée

Pépée était la chimpanzé apprivoisée du chanteur Léo Ferré. Chaque soir, Pépée, une bougie dans une main, une tisane de verveine dans l’autre, regagnait sa chambre à l’étage.

Rapidement, Pépée monta dans la hiérarchie domestique. Elle s’empara de la maison entière jusqu’à se permettre de casser la figure à tous ses rivaux dans le cœur du chanteur, c’est à dire à peu près tout le monde.

Parfois, sur l’échiquier, on assiste à la naissance de Pépées, des pièces légères inattendues dans des cases fortes, inexpugnables, et qui empoisonnent l’existence de tout leur entourage. L’exemple le plus célèbre est le fameux Cavalier-pieuvre que Kasparov parachuta un jour au coeur du camp de Karpov. Le rêve de tout joueur d’échecs, au delà de la victoire, est de réussir un jour un tel parachutage.

C’est l’arrivée de ce Cavalier-pieuvre en e4 que Quentin, l’après-midi, a essayé d’éviter. Quentin raconte :

« Après le début Reti, j’ai joué symétrique pendant longtemps. J’étais très fatigué de ma partie du matin, alors j’ai compliqué la situation jusqu’à ce qu’il se trompe ».

C’est ce qui différencie un bon joueur comme Quentin d’un joueur comme moi, qui aurait simplifié la position uniquement par paresse.

Pendant ce temps, Luther, sur la défensive, arrachait une nulle inespérée. Bravo !

Troisième journée

Waterloo, morne plaine

En 1862, Victor Hugo, 47 ans après la bataille, visite Waterloo. Il écrit : « S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé. Un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l’écroulement d’un monde. « En effet, la bataille n’a pu commencer qu’à onze heures et demie. La terre était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que l’artillerie pût manœuvrer. Ce délai a donné à l’armée prussienne le temps de secourir l’armée anglaise.

Les échecs, ce jeu terrible, reproduisent les batailles d’autrefois. Comme Napoléon, le joueur échafaude les plans les plus minutieux. Mais comme en juin 1815 en Belgique, un retard imprévisible peut anéantir toute la préparation.

C’est ce qui s’est passé pendant ma partie du matin. Mon beau plan, bâti pour que mon adversaire reste avec un mauvais Fou et moi un bon, s’est écroulé. Comme à Waterloo, il était trop tard pour engager le combat. Match nul.

Match nul aussi, méritoire, pour Luther qui, avec une pièce de moins, a réussi un échec perpétuel. Match nul aussi pour Wesley, sans rien qui le justifie, mais un chef n’a pas à se justifier.

Félicitons Louis qui arracha le gain grâce à un très beau jeu de pions en finale.

Quatrième journée

Les racines du ciel

Il y a très très très longtemps, quand j’étais très très très jeune, sur une montagne très très très haute, par une nuit très très très noire, je partageais un bivouac très inconfortable avec des copains, qui, comme moi, attendaient le jour.

C’était avant les portables. Chacun, pour tuer le temps, y allait de son récit.

Une alpiniste nous raconta par le détail « Les Racines du Ciel » de Romain Gary. Dans un camp de prisonniers, où tout espoir paraît vain, un gars dit à ses camarades : « Confiance, les amis ! On est invulnérables ! On est des éléphants ! » Et ça marche.

En ce dimanche, après ma série de défaites, j’ai repensé à cette fille amatrice de littérature. Je me suis dit, face à un adolescent certainement bouillant d’inventivité, que j’étais un éléphant et qu’il fallait affronter le destin comme Gary l’affronta, avec une âme de Romain. Auprès de moi, il y avait Arthur, du club Caissa Bordeaux,Samuel, de Créon, Pierre, de l’Échiquier Tressois et Jacques, du club Cheval Bayard. Courage les gars, on est des éléphants !

Après ma partie, j’ai fait ce que font la plupart des perdants, je me suis dirigé vers le bar.

‒ Rends-toi à l’évidence, Jean-Michel, tu n’es pas un éléphant, m’a soufflé Wesley, en agitant ses oreilles, ce qu’il fait toujours quand il suspecte un rival de vouloir lui carotter le commandement de la harde.

‒ Qu’est-ce qui fait un éléphant, Wesley ? Lui ai-je demandé.

‒ Les oreilles avec lesquelles un président entend tout. La mémoire, qui lui permet de se souvenir de ce qu’il a entendu. Et, bien sûr, un nez préhensile.

Wesley a délicatement arraché quelques feuilles de ronces, sur le toit de la cantine, d’un coup de trompe, pendant que je croquai dans mon jambon-beurre.

‒ Et c’est tout, Wesley ?

‒ Non, ce qui fait la valeur d’un éléphant, c’est avant tout la paire de défenses. Moi, c’est la Pirc et la Petrov. Hahahaha.

Bilan

Wesley est le vainqueur, superbe et sympa, du Tournoi de Bordeaux, avec 6 points sur 7, devant des concurrents aux très gros Elo !

Louis termine quatrième avec 5,5 points, à une marche du podium !

Quentin et Luther avec 4 points, ainsi que Samuel avec 3 points, ont été les auteurs de très belles parties !

Un beau moment de sport et d’amitié !

Jean-Michel Labourdique


56e Championnat de Bordeaux – Du 14 au 17 mai 2026

ClassementGrille américaine


Open d’Ismée – Le Chat du Cheshire

Open d’Ismée – Le Chat du Cheshire

Dans Alice au Pays des Merveilles, c’est un matou déroutant, qui finit ses conversations en disparaissant peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus, suspendu en l’air, que son sourire.

Au Club, nous avons le joueur d’échecs du Cheshire (pardon, du Chessshire), Wesley, qui se comporte comme le chat de Lewis Carroll dès qu’il aperçoit la possibilité d’un mat en quatre coups. On ne peut pas dire qu’un sourire carnassier illumine ses traits, car il ne reste plus rien des traits, sauf un sourire carnassier qui flotte au dessus de l’échiquier comme un dirigeable. Le voici, à l’entraînement, le mercredi, contre un futur Carlsen dans le dessin numéro 1.

Dessin numéro 1

Le premier Open d’Ismée

La plupart des élèves de Wesley ont assimilé les défauts et les qualités de leur professeur. Discrètement, j’ai pu leur tirer le portrait pendant le magnifique tournoi Premier Open d’Ismée, où les parties se sont égrenées pendant trois jours.

Le premier jour, Emma a affronté victorieusement le Système de Londres. Sur le dessin numéro 2, on la voit relire, amusée, sa feuille de partie devant la chaise vide de son adversaire.

Dessin numéro 2

Le deuxième jour, Gautier a bien maîtrisé la Défense Caro-Kann proposée par son adversaire. Après avoir obtenu un pion d’avance, il s’est débrouillé pour échanger toutes les pièces et envoyer à Dame des pions passés liés. Le voici, souriant, dans le dessin numéro 3.

Dessin numéro 3

Enfin, l’après-midi du dernier jour, Faustin a joué une très belle partie Italienne devant une remarquable joueuse de l’Échiquier Poitevin. Sur le dessin numéro 4, on voit Faustin, au huitième coup, arrachant à l’échiquier le Cavalier noir qui lui posait des problèmes. Bravo Faustin !

Dessin numéro 4

Le matin du dernier jour, j’ai essayé de faire un portrait de groupe, mais c’était impossible, trop de joueurs refusant de quitter la buvette. On reconnaît quand même sur le dessin numéro 5, au premier rang, Luther, Eliote, Mani, Faustin, Quentin et, au deuxème rang, debout, Gautier, Emma, Liam, Samuel, Louis et Fabrice.

Dessin numéro 5

À bientôt, les futurs Carlsen ! Mangez des pâtes !

Jean-Michel Labourdique
Texte et dessins


L'affiche du tournoi

L’Open d’Ismée s’est déroulé à la Salle des Fêtes de Blésignac du 18 au 20 octobre 2025. Il a été organisé par l’Échiquier Club Créonnais.

Résultats et classement

Liste des joueurs

R1R2R3R4R5R6R7

Grille américaine

Classement

Vue générale de la salle de jeu
Les joueurs viennent de commencer la deuxième partie du tournoi

Ismée

Grâce à l’initiative de Wesley Lauron, président de l’Échiquier Club Créonnais, et à l’aide des fidèles bénévoles, un nouveau tournoi d’échecs a eu lieu dans le Créonnais. Il était naturel qu’il tende la main à un nouveau média dans l’Entre-deux-Mers !

Anne-Sophie Novel, directrice de la rédaction, et toute son équipe vous invite à découvrir Ismée l’encre deux mers :
En ligne, sur papier, en librairie, en abonnement, avec une infolettre mensuelle, un média libre et curieux pour vous reconnecter à l’Entre-deux-Mers.

Curieux d’en savoir plus, cliquez sur le logo :

 

Le logo d'Ismée
La une du numéro 1
Ismée – Le numéro 1 est en vente dans les librairies de l’Entre-deux-Mers

Les Créonnais au 55e Championnat de Bordeaux

Les Créonnais au 55e Championnat de Bordeaux

Par Jean-Michel Labourdique

Jeudi 29 mai 2025

L’homme providentiel

C’était une belle nuit de Juillet. On donnait « Rigoletto » au festival d’opéra de Soustons. Après la représentation, je partageais une orangeade avec Rigoletto au bar de la salle de spectacles.

Jusqu’à mes 30 ans, je tenais l’opéra pour un truc de bourges, plutôt ridicule. Mais j’étais ingénieur de travaux publics, et on devait rénover les plafonds de l’opéra de Toulouse. Un beau matin, j’entre et je vois mes gars qui travaillent sans harnais de sécurité. Aussitôt, je pousse une gueulante de première, à faire trembler les vitres. Le directeur des chœurs de l’opéra de Toulouse passait à ce moment là :
– Quelle belle voix, a-il lancé.
Et voilà, j’avais mis les doigts, ou plutôt la langue, dans l’engrenage !
Un an après, je chantais Germon dans « la Traviata ».

Les échecs, c’est la même chose. Une rencontre humaine nous a jetés dans cette aventure magnifique. Pour Mathieu Cornette, champion de France, ce fut le directeur de son école primaire. Pour moi, ce furent Josiane Balbi et Yves Daudu qui, entre la plongée du matin et celle de l’après-midi, partageaient avec moi le seul échiquier de l’île Pomègue. Et, quand je croise Arthur en tournoi, comme aujourd’hui, je suis très flatté quand il me rappelle que le gars qui l’a confirmé dans sa vocation de joueur, c’est moi. J’avais alors superbement perdu ma partie devant le petit garçon qu’il était.

À la ronde 1, je n’ai eu que le temps de faire un signe amical à Arthur avant d’entamer une partie très disputée et mal finie. Non loin de moi, Ulysse a dû plier devant la Sicilienne du père de mon adversaire. Par contre, Maxime a fait fructifier ses deux pions d’avance, en échangeant intelligemment les pièces. Et Jean-Philippe, avec sa Dame et son Fou en batterie, a pu infliger le baiser de la mort au Roi adverse, prisonnier de son roque.

À la ronde 2, beaucoup ont perdu. Samuel, Jean-Philippe, Ulysse, moi… Mais, après un Gambit Dame refusé, Maxime a gagné et pris la tête du tournoi. Je suis allé fêter sa victoire au Bar des Citernes avec Wesley et nous avons bu une bonne orangeade. Wesley n’était pas venu jouer le matin pour, selon ses dires, « préserver une bonne qualité de sommeil ». E il débordait de vitalité.
– Joue simple, tu gagneras, a-t-il dit.
J’ai suivi son conseil à la ronde 3. Merci Wesley, tu avais raison.

Vendredi 30 mai 2025

Le Messerschmitt

C’était dans les années 80. Je fréquentais un club de plongée à Marseille.

– On va plonger sur l’épave du Messerschmitt, à -53 mètres, avait dit Michel. Ne faites pas les zozos avec les paliers de décompression !

Nous nous étions ennuyés comme des rats morts. À -53 mètres, la lumière du soleil n’arrive pas, et ce bout de ferraille guerrière baignait dans une vase privée de vie, à côté d’une bouteille de pastis. La remontée avait été interminable et soporifique.

Épave du Messerschmitt BF109 au large de l’Île du Planieren en Méditéranée

Pendant ce temps, les camarades restés en surface, en palmant simplement dans les calanques, avaient recensé par -30 centimètres des nudibranches magnifiques. Les nudibranches sont des starlettes multicolores et magnifiques de la mer !

Aux échecs, c’est la même chose. Le joueur peut suer sang et eau pour des résultats stériles. Et son camarade, à côté, verra un coup insouciant superbement récompensé.

Tel a été le cas ce matin. Maxime, après avoir dépensé des trésors d’ingéniosité, a dû se contenter d’une nulle qui n’a satisfait aucun des deux adversaires. Et, sur un autre échiquier, Samuel a joué avec le même bonheur jubilatoire et insouciant qu’un pâtissier qui fait une tarte aux pommes, et la victoire était au rendez-vous.

Samedi 31 mai 2025

Les Malvacées

Au XVIIIe siècle, le botaniste suédois Linné eut une idée originale : apparenter les plantes selon la ressemblance de leur système floral. C’est ainsi que le gigantesque baobab se retrouva proche parent de la petite fleur timide qu’est la mauve Et on est désormais obligé de les placer à la même table au repas de mariage de tatie Marie-José, la table de l’Ordre des Malvacées.

Aux échecs, c’est la même chose. On commence par une ouverture sanglante, votre adversaire joue un coup inattendu, et voilà obligé de transposer dans une ouverture pépère. La possibilité de cette transposition apparente alors deux ouvertures à priori aussi étrangères que la mauve et le baobab.

Les échecs, c’est la guerre, a-t-on dit. Eh bien, comme à l’armée, il est parfaitement possible de s’engager dans les commandos-marine, et de se retrouver le lendemain aux cuisines. Tout ça par la magie d’une transposition.

C’est ce qui m’est arrivé ce matin à la ronde 6. J’étais parti à l’abordage avec une Sicilienne. Mon adversaire m’a obligé à transposer. Je me suis alors retrouvé dans un truc gentillet qui ressemblait à une Anglaise, et il m’a eu à l’usure.

Pendant ce temps, Maxime gagnait grâce à une fourchette diabolique de son Cavalier. Samuel s’est magnifiquement battu avant de s’incliner. Wesley a gagné grâce à ce qu’il appelle « L’ouverture d’Emma », un Gambit Morra*, encore plus meurtrier que la « Pseudo-Rossolimo ». L’adversaire de Jean-Philippe a sacrifié une Tour dans un mouvement splendide qui a rendu toute défense impossible, mais Jean-Philippe a ferraillé jusqu’au bout.

L’après-midi, Wesley, après une méditation infructueuse de 25 minutes, a proposé la nulle, et l’a obtenue. Moi, j’ai conquis rapidement sur l’échiquier un empire immense, trop immense pour que je puisse le conserver. Et tout s’est effondré à la première contre-attaque. Samuel a gagné. Maxime a dû céder la qualité dès le début et sa défense s’est vite effritée. Ulysse et Jean-Philippe jouaient toujours quand je suis parti.

Dimanche 1er juin 2025

Juju

En 1955, Claude Lévi-Strauss termine son superbe livre Tristes Tropiques par une déclaration d’amour à son matou qui le regarde écrire. L’écrivain est heureux, « dans le clin d’oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat ».

« Regarde ton bureau… Quel bazar ! »

Ce soir, Juju, mon gouttière noir et blanc, me regarde refaire les parties de la veille, avec la même sérénité.
– 1.e4 b6 2.c4 Fb7 3.Cc3 e6 4.Cf3 Fb4. Le début est correct, hein, Juju ?
– Tu commences bien, mais après, ça part en sucette, répond Juju. Tu n’as pas de plan.
– Comment, pas de plan ? Je prends l’espace !
– Non, tu t’étales, tu en mets partout, c’est différent. Regarde ton bureau, c’est la même chose, quel bazar ! Et jouer 13.Cd1, c’est minable.

Les autres Créonnais ont-ils un Juju chez eux pour analyser leur partie, ou font-ils confiance à la bête informatique ? Je ne sais pas. Pour conclure, voici quelques mots sur la dernière journée.

À la ronde 8, l’adversaire de Maxime a abandonné une Tour pour gagner un Cavalier et deux pions… Match nul pour finir, mais quelle belle partie !
Ulysse s’est courageusement battu dans une finale de Tours et de pions pleine de panache. La victoire n’était malheureusement pas au rendez-vous.
Quant à moi, j’aurais dû me méfier du Corbeau qui m’a accueilli sur le parking, alors que d’habitude, sur les friches de la gare Saint-Jean, on ne voit jamais que des pigeons. Les messagers d’Odin sont rarement de bons présages. Après m’avoir hurlé un croassement indigné, il a pris son envol et m’a abandonné devant la salle de jeu où mon adversaire, très sympathique, m’a exécuté en peu de temps. Malgré son nom, K. Holin, ce n’était pas un géant aux pieds d’argile.

Après la ronde 9, c’est le moment de faire le bilan !

Wesley, Maxime et Jean-Philippe ont fait des parties magnifiques. Samuel et Ulysse ont encore montré leurs progrès, et on peut prévoir que bientôt ils battront leurs aînés.
Mais tous, par leur sportivité et leur bonne humeur, on fait honneur au Club de Créon.
Un grand merci à eux ! Et j’associe à ce merci tous les parents.

À bientôt, les futurs Carlsen ! Mangez des pâtes !

Jean-Michel Labourdique


55e Championnat de Bordeaux organisé par Bordeaux ASPOM Échecs du jeudi 29 mai au dimanche 1er juin 2025.

Fiche du tournoiClassementGrille américaine


(*) Le Gambit Morra ou Gambit Smith-Morra est le nom d’une ouverture aux échecs. C’est un gambit des Blancs contre la Défense Sicilienne. Il s’obtient après les coups 1.e4 c5 2.d4 cxd4 3.c3. Cependant, on considère également que les coups 1.e4 c5 2.d4 cxd4, quel que soit le troisième coup joué, constitue déjà le Gambit Morra. Cette ouverture tient son nom des joueurs français Pierre Morra et américain Ken Smith. Les Blancs sacrifient un pion pour obtenir une avance de développement et de bonnes chances d’attaque. La compensation obtenue par les Blancs pour le pion d est le développement d’une pièce supplémentaire et d’un pion central après 4.Cxc3. Quant aux Noirs, ils bénéficient d’un avantage matériel et d’une majorité centrale. L’idée pour les Blancs est ensuite de placer leur Fou de cases blanches en c4 pour attaquer la case f7 naturellement faible. Puis ils tenteront de contrôler les colonnes c et d avec leur paire de Tours en tirant avantage de la difficulté des Noirs à trouver une bonne case pour leur Dame.


Les Créonnais au Tournoi de Marmande

Les Créonnais au Tournoi de Marmande

Par Jean-Michel Labourdique

– Pourquoi tu ne mets pas le GPS ? a dit Eliote depuis le siège arrière.
– J’ai horreur qu’on me dicte ma conduite, ai-je répondu. Par contre, lire une carte, c’est tout de suite l’aventure. Tu as trouvé Fourques-sur-Garonne, Leo ?
– Non, a dit mon copilote, empêtré dans les kilomètres-carrés du « Gironde-Lot-et-Garonne » de Michelin, imprudemment dépliés.
– La carte, ai-je dit, foisonne d’informations passionnantes. On peut même y trouver la déclinaison, l’angle qui différencie le nord magnétique du nord géographique. C’est très utile aux marins.
– Pourquoi un navire viendrait-il dans le Lot-et-Garonne ? a dit l’un d’entre nous. Néanmoins, Leo a abandonné la recherche de Fourques pour la recherche de la déclinaison. Nous sommes cependant arrivés à l’heure à Fourques pour un tournoi magnifique.

De leur côté, les passagers du vaisseau spatial hyperconnecté de Pierre sont également arrivés dans les temps. Ainsi que les passagers de la voiture de Wesley, unanimement écœurés par le rap français aux paroles incompréhensibles qui fascine notre président.

Treize !

En comptant l’arbitre, notre copain Fred, nous étions treize ! Mais, sans faute d’orthographe, nous étions également neufs, car la fraternité magique des échecs nous rajeunissait. Et chaque ancien se sentait aussi adolescent que les collégiens qu’il accompagnait.

À la ronde 1, la dernière partie à finir fut celle de Maxime et Leo, avec un combat final d’une Dame contre deux Tours. La victoire revint à Maxime.

À la ronde 2, Emma a clôturé sa Sicilienne par une traque du Roi blanc qui s’est achevée par la mort du monarque au centre de l’échiquier. Pendant ce temps, Maxime, tout en exécutant Pierre, notait tranquillement ses coups, en partie rapide ! Gauthier, de son côté, a joué la variante Tarrasch de la Française, qui lui a donné la victoire.

À la ronde 3, Eliote a obtenu la nulle après une jolie Est-Indienne. Nulle aussi pour Wesley, face à Jean-Philippe, par triple répétition de la position.

À la pause de midi, Wesley a dit « trop de pâté tue le pâté », en mordant dans son sandwich. Emma a fait l’éloge des bergers australiens. Leo a prêté sa béquille pour récupérer le frisbee qui était sur le toit.

À la ronde 4, Leo a battu Luther en finale. Un petit pion de plus a fait la différence. Emma a placé un magnifique Cavalier-pieuvre en e4. Gauthier a accepté le gambit sur une Viennoise : Victoire !

À la ronde 5, Maxime a bien maîtrisé des échanges qui lui ont permis d’aborder la finale avec des pions invincibles.

Après la ronde 6, nous nous sommes tous regroupés au bord du canal latéral à la Garonne, où nous avons vu passer une énorme péniche, qui justifiait à elle seule l’existence de la déclinaison sur la carte du Lot-et-Garonne.

– C’est beau, l’eau qui coule, a dit Wesley, qui avait absolument besoin de faire le vide.

Retenons, à la ronde 7, la belle victoire de Luther, le roi de la fourchette, face à Eliote.

Le bilan

Wesley, vainqueur du tournoi !
Maxime, qui a battu de gros Elos, médaille de bronze !
Emma, meilleure féminine !

Quelques Créonnais heureux de leur journée !

Gauthier, pour terminer, a fait un bilan personnel que nous pouvons tous adopter, je crois : « Je suis déçu et content. Déçu par mes étourderies, content de mes belles parties ! » Il a raison.

À bientôt, les futurs Carlsen !Mangez des pâtes !

Quelques Créonnais heureux de leur journée !

Jean-Michel Labourdique

3e Rapide de l’Échiquier Marmandais – Dimanche 18 mai 2025

Fiche du tournoiClassementGrille américaine

Le « Je » de la Dame

Le « Je » de la Dame

– Sacré tournoi, commenta Denis, en revenant au parking après la remise des prix.

– Ouaip, répondit laconiquement Laurent, dit « la Gattègne ».

Mes deux copains de l’Aviron Bayonnais, que j’héberge pendant l’Open de Saint-Macaire, ont raison. Sacré tournoi. Certainement le seul en France, où l’organisateur, notre ami Tristan, prend le temps entre deux rondes d’improviser, pour les joueurs d’échecs amoureux d’histoire et de géographie, la visite pédestre de sa petite ville magnifique. Le seul en France où les joueurs peuvent se régaler à la buvette des fameuses « tartes aux pommes ». Le seul enfin où les toilettes sont si rares, mais l’ambiance si cordiale, qu’on devise chaleureusement en faisant la queue, comme des supporters de rugby au guichet du stade… Bernard Dubertrand, de l’Échiquier Montois, a mis 46 minutes pour parcourir les deux étages qui mènent à la salle de jeu. À part quelques exceptions, les joueurs d’ échecs sont des orateurs, et chaque marche d’escalier leur est une tribune.

Je ne veux pas distinguer, au dernier soir de ces trois jours de compétition, qui furent les gagnants et les perdants. Tout le monde a gagné, car tout le monde a participé à cette belle fête de l’amitié. D’abord tous les joueurs copains du club : Loïc, Wesley, Fabrice, Maxime, Jean-Philippe, Quentin, Luther, Sylvain et Samuel, ainsi que leurs parents. Et tous ceux que la fraternité du sport nous a permis de connaître, telle Marie-Angélique Roselle, et tous ceux qui viendront jouer bientôt en compétition, tel Roger qui est venu à la remise des prix ! Et tous ceux qui auraient dû être là , comme Emma, mais on lui pardonne car le basket aussi est un sport magnifique.

En conclusion, je conterai une anecdote de ma jeunesse. Ma bande de copains avait proposé au patron du « Koskera », pendant les fêtes de Bayonne, de l’aider à monter sa terrasse. Le parasol gigantesque dont s’occupait Gilles s’était effondré dans une avalanche de vaisselle et de vin rouge. « Je suis désolé, je ne suis pas un manuel », avait dit Gilles debout au milieu du désastre, avec le ton que John Wayne utilise quand il affirme à Lee Marvin : « c’était mon steak, Valance ».

Un long silence se fit. Puis le patron, une louche de haricots tarbais à la main, répondit à Gilles : « Comme tu n’as pas une tête d’intellectuel, je me demande qui tu es ! ».

Il mettait le doigt sur une question primordiale, qui taraude l’humanité depuis la grotte de Lascaux. Qui suis-je ?

C’est la question que Beth Harmon, une ex-petite fille jetée dans un orphelinat par le hasard d’un accident de la route, essaie de résoudre grâce au jeu d’échecs, ce jeu où le hasard n’intervient pas.
Le « Je » de la Dame.
Et nous, futurs Carlsen, comme la championne du célèbre roman de Tavis, avec beaucoup d’amitié et de gaieté, nous nous tenons debout dans un monde de parasols effondrés.

À la question « Qui suis-je ? », nous savons quoi répondre : Nous sommes les meilleurs copains du monde.

À bientôt, les futurs Carlsen ! Mangez des pâtes !

Jean-Michel Labourdique

Open de Pâques de Saint-Macaire, du 19 au 21 avril 2025

Fiche du tournoiClassement